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La bataille de Marengo, le 25 prairial an 8 (14 juin 1800).


Le récit de Jean Chenevier.

Jean Chenevier, né le 14 octobre 1768 à Saint-Rambert sur Loire, nous a laissé un "LIVRE contenant les voyages que j'ai faits, depuis mon entrée aux services militaires. La description des villes, bourgs, villages, montagnes et autres lieux par où j'ai passé. Un écrit des affaires que notre régiment a eu avec l'ennemi, où je me suis trouvé, depuis le commencement de la guerre de Révolution et de plusieurs circonstances marquantes pour moi, qui me sont survenues depuis cette " (la page s'arrête là). Ce manuscrit se trouve aujourd'hui aux Archives Nationales.

Chenevier s'enrôla volontairement le 6 août 1792, à l'administration départementale de Montbrison. Le 11 août 1792, il fut fait caporal. Le 8 septembre 1792, quand le 5e bataillon de gardes nationales volontaires de Rhône et Loire, dit le 5e bataillon des nationaux, fut formé, il y entra comme caporal dans la compagnie de grenadiers. Lors du premier amalgame, son bataillon devenait le 3e bataillon de la 44e demi-brigade de bataille, lors du deuxième amalgame, cette demi-brigade fut rebaptisée 22e demi-brigade de ligne. Le 14 frimaire an 7 (4 décembre 1798), Chenevier fut promu sergent-major.

Dans son récit de la bataille de Marengo, Chenevier s'est basé extensivement sur un livre qui apparut à Paris dans l'an IX (1800/1801), intitulé "Marengo, ou Campagne d'Italie par l'armée de réserve commandée par le général Bonaparte, écrite par Joseph Petit, Fourrier des Grenadiers à Cheval, de la Garde des Consuls."

24 [prairial an 8, c'est le 13 juin 1800]. Je fus promu au grade de sous-lieutenant et j'ai compté du 7 [prairial an 8, le 27 mai 1800] en remplacement de M. Bellamy qui passait lieutenant au premier bataillon.

Préparatif d'une affaire générale.

Dès le matin du 24 prairial [13 juin 1800], l'armée abandonna sa position du camp de Tortonne [Tortona] pour marcher vers Alexandrie [Alessandria]. Nous partîmes sur les neuf heures du matin de Castelnuovo et nous marchâmes vers la plaine de Marengo. Nous fîmes halte à San Juliano [San Giuliano] (hameau de trois fermes à une lieue de Tortonne et situé à l'entrée de la plaine de Marengo). Le consul et les mille hommes de sa garde, le quartier général de l'armée et son énorme suite, étaient entassés dans cet endroit qui servit le lendemain à placer l'ambulance. En attendant l'armée, aussitôt qu'elle fut arrivée, on s'avança dans la plaine en ordre de bataille, toute la cavalerie marcha en masse, on trouva l'ennemi au pont de la Bormida, d'où l'on essaya faiblement de le déloger. Nos dispositions annonçaient assez que nous offrions la bataille. Mais soit irrésolution du général Melas, ou que toutes ses troupes ne fussent point arrivées de Gênes, soit peut-être aussi qu'il ne fût pas assez instruit de nos forces et de nos moyens, il la refusa. Nous fîmes donc dans cette journée que très peu de prisonniers.

Le consul avec sa garde à cheval et une pièce d'artillerie légère côtoya Marengo. Nous le vîmes seul, à 40 pas de nous, traverser la plaine, examiner le terrain très attentivement, méditer profondément et donner fréquemment des ordres. Le jour commençait à disparaitre et nous étions sur pied depuis qu'il avait commencé à poindre, et cela nous était ordinaire tous les jours depuis notre départ de Dijon. En outre nous avions été mouillés jusqu'aux os. Quelques chasseurs de la garde du consul lui apportèrent trois ou quatre fagots pour faire du feu pour sécher ses habillements, et nous, nous restâmes mouillés à raison que nous ne pouvions faire du feu, étant trop près de l'ennemi.

Quelle singularité piquante de voir se serrer autour d'un misérable feu, au milieu d'une grande plaine et dans la boue jusqu'au la cheville, entourés de l'élite des généraux, le premier magistrat des Français, qui, un mois auparavant, se promenait au milieu du palais des Tuileries. On amena plusieurs déserteurs et des prisonniers et entre autres un officier de la légion de Bussy, portant la croix de Saint-Louis. Bonaparte les questionna avec beaucoup d'intérêt. Eux ne purent exprimer leur surprise lorsqu'on leur disait : A celui à qui vous venez de parler, qui a cette redingote grise, est Bonaparte ; cela leur surpassait l'imagination.

Sur les minuits, le consul s'en retourna à San Juliano, ainsi que sa garde. Malgré que nous n'avions ni feu ni paille pour nous coucher, et que malheureusement la terre était couverte d'eau, chacun chercha à se coucher comme il put, pour se reposer, sans nous inquiéter du lendemain, mais le premier consul y réfléchissait bien pour toute l'armée.

Coup d'œil sur la situation de l'armée française.

Le général Melas, ne pouvant se porter sur Gênes [Genua] et pénétrer en Toscane, ni passer le Pô et le Tessin, pour gagner Mantoue [Mantova] et encore moins se faire jour par la rive du Pô en combattant notre armée, ou pour dernière ressource s'enfermer dans Turin [Torino], avait encore le sort d'une bataille à risquer. En conséquence de toutes les probabilités possibles et à tout événement, voici comment était disposée l'armée française en Italie.

Les divisions Chabran et la Poype observaient le Pô, le détachement laissé à Yvrée [Ivrea] observait Lecco ; le corps du général Moncey occupait Plaisance [Piacenza], observait Bobbio, gardait le Tessin, la Sesia et l'Oglio ; depuis le confluent de cettes rivières jusqu'au Pô, et poussait des reconnaissances sur Peschiera et Mantoue, la légion Italique, placée à Briscia [Brescia], le reste de l'armée commandé par Bonaparte en personne et avec le général Berthier, qui se porte à la tête de sa terrible avant-garde.

25 prairial [14 juin 1800]. Bataille de Marengo.

Le jour commençait à poindre ; quelques coups de canons tirés aux avant-postes nous arrachent bientôt des bras du sommeil. On fut prêt en un clin d'œil, et notre déjeuner fut aussi prompt que le souper de la veille, n'ayant ni pain, ni vin, ni viande, et ni eau de vie. Ce qui nous ôtait beaucoup de force mais non de courage.

Le premier consul était souvent près de nous, il voyait tout par lui-même, il parcourait souvent toute la ligne. Mais la majeure partie du temps, il était à notre tête pour examiner de plus près les mouvements de l'ennemi, ce qui nous donna l'avantage de l'examiner et d'écouter ses ordres attentivement ; aussi puis-je assurer que j'ai fidèlement retenu ce que j'ai vu. Et ce que j'ai appris.

A huit heures, l'ennemi n'avait point encore développé beaucoup de vigueur, il tâtait les endroits faibles et faisait ses dispositions en conséquence. L'on ne fut véritablement instruit, au quartier général, de ces nouvelles que sur la fin de la matinée. Le général Berthier s'était transporté sur le champ de bataille. Dès le matin, les aides de camp se succédant les uns aux autres avertissaient le consul des progrès de l'ennemi, par des forces supérieures.

Les blessés commençaient à arriver, disant que les Autrichiens étaient en force. Les militaires qui ont fait quelques campagnes, savent que les Autrichiens, s'ils n'ont pas la fougue française, ont du moins beaucoup de persévérance. D'après ces renseignements, le consul monta à cheval à 11 heures et se porta rapidement sur le champ de bataille. Le canon et la mousqueterie s'animèrent de plus en plus, se rapprochaient de San Juliano. Un très grand nombre de blessés, tant de cavalerie que de l'infanterie, conduits et portés par leurs camarades, rétrogradaient d'une manière effrayante. Le premier consul, en les voyant passer, dit « On regrette de n'être pas blessé comme eux, et de ne pas partager leurs douleurs. »

La ligne des ennemis prenait une si grande étendue qu'elle tenait plus de deux lieues [environ huit kilomètres], car il faut remarquer que la Bormida [Petit et Chenevier semblent ici confuser la Bormida avec le Fontanone], quoique rapide et profonde, était néanmoins guéable en plusieurs endroits. Car nous les passâmes, à 11 heures, et nous y soutînmes six charges de leurs cavaleries et plusieurs coups de canons à mitrailles. Ils ne purent jamais nous diviser malgré que nous étions dans une très mauvaise position, étant dans une assez grande prairie, ayant la Bormida à quatre pas derrière nous, à portée de fusil de la ferme de Marengo. Et personne sur nos derrières pour protéger notre retraite, pour pouvoir nous retirer de l'autre côté de la rivière. Non plus que sur notre gauche, le centre s'étant retiré aussi et par conséquent la route d'Alexandrie se trouvait évacuée par nos troupes, l'ennemi profita de cette malheureuse circonstance, chercha vivement à se porter sur nos derrières, pour nous faire prisonniers ; nous étant aperçu de ce mouvement rétrogradé, nous repassâmes la Bormida et nous vînmes nous former en bataille sur la petite hauteur près la ferme de Marengo. Les ennemis marquaient vers le pont un acharnement incroyable, mais le point principal de l'action était San Stefano, sur notre droite [Petit et Chenevier confusent des noms. Sûrement ils pensent de Castelceriolo ou Lobbi. L'église Santo Stefano se trouve à cinq kilomètres au sud d'Alessandria]. De cet endroit, ils pouvaient gagner Voghera avant nous et nous couper toute retraite. Aussi, leurs efforts se dirigeaient-ils toujours sur cette partie la plus faible ; à midi, il n'y eut plus de doute que nous n'eussions affaire à toutes les forces autrichiennes ; c'était bien ce qui fit que nous fûmes forcés à la retraite, voyant que l'armée entière avait commencé à se retirer. A midi, ils acceptèrent alors la bataille refusée la veille. Le frère du général Watrin fut tué au passage de la Bormida.

Succès longtemps incertain.

Des ordres furent donnés aux troupes disponibles qui étaient sur les derrières d'arriver promptement, mais le corps que commandait le général Desaix était encore fort loin. L'aile gauche, sous les ordres du général Victor, commençait à replier. On apercevait beaucoup d'infanterie se retirer, de même que la cavalerie qui se trouvait en bataille sur la route d'Alexandrie. Notre division, qui avait perdu beaucoup de monde, se soutint toujours assez bien en ordre de bataille, en faisant continuellement feu. Notre retraite se fit donc dans le plus grand ordre possible, en disputant pas à pas à l'ennemi le champ de bataille. Le feu se rapprochait au centre, un roulement épouvantable de coups de canon se fit entendre et cessa tout-à-coup sur la Bormida. On était dans une anxiété inexprimable et néanmoins on osait encore se flatter que quelques corps de l'armée avançaient, mais au contraire, on les vit tous revenir à l'instant même en toute hâte, rapportant les blessés sur leurs épaules. De notre côté, on se retirait également et toujours à la même hauteur de l'armée. L'ennemi gagnait insensiblement du terrain sur nous, que nous étions forcés d'abandonner par la supériorité du nombre.

Alors Bonaparte se porte en avant, il exhorte à la fermeté, au courage, les corps et les soldats qu'il rencontre. Sa présence ranime la confiance ; plus d'un soldat préfère la mort en soutenant la retraite au déplaisir de le rendre témoin de sa fuite.

Une nuée de cavalerie autrichienne déboucha rapidement dans la plaine, et se forma en bataille devant nous, masquant une trentaine de pièces de canons et d'obusiers d'artillerie légère qui ne tardèrent pas à gronder. Le général Berthier, qui examinait de près les mouvements de cette colonne, fut chargé vivement, et forcé de se redéployer sur nous ; le général Murat, à la tête de ses dragons, les prit en flanc, protégea la retraite de notre infanterie et empêcha que le flanc droit du général Victor ne fut attaqué.

Dès ce moment, la garde du consul ne resta plus, comme auparavant, auprès de lui, mais sans être très éloignée, elle prit une part active au combat.

Les grenadiers à pied de sa garde arrivent en ce moment tels qu'à la parade, ils défilent avec ordre, viennent se ranger en bataille à notre droite, et marchent d'un pas rapide à l'ennemi qu'il rencontre à cent pas de notre front, sans artillerie, sans cavalerie au nombre de 500 seulement ; ils ont à soutenir avec notre division, qui déjà très faible, le choc impétueux et terrible d'une armée victorieuse, mais sans faire attention à leur petit nombre, ils avancent encore, tout cède sur leur passage. L'aigle altier plane alors autour d'eux et menace de les déchirer. Le premier boulet qu'ils reçoivent emporte trois grenadiers et un fourrier, chargés plusieurs fois par la cavalerie, fusillés par l'infanterie à 50 pas, ils entourent leurs drapeaux et leurs blessés en bataillon carré, épuisent leurs cartouches, se hâtent lentement et avec ordre, et rejoignent notre division. Cependant on battait en retraite de toutes parts ; le centre fléchissait ; l'ennemi dépassait et tournait nos ailes, il paraissait avoir un succès marqué vers l'aile gauche, il montrait de l'acharnement sur notre droite et cherchait de nouveau à nous cerner et nous faire prisonniers.

Il pouvait nous prévenir au quartier général puisque nous avions été repoussés jusque là. La garnison de Tortonne, découvrant notre déroute, et étant moins resserrée, pouvait faire une sortie de tous côtés. Et par conséquent nous étions près d'être enfoncés.

Le consul se porta au centre, encourageait le reste des braves qui défendait la route et le défilé qu'elle traversait, fermé d'un côté par un petit bois, et de l'autre par des vignes très élevées et touffues. Le village de Marengo flanquait à gauche cet endroit si cruellement mémorable. Que de sang fut versé en ce lieu, que de braves gens y périrent ! Notre courage indomptable avait sans cesse à lutter contre le nombre toujours croissant de nos ennemis acharnés.

Notre artillerie, en partie démontée, avait perdu quelques pièces et commençait à manquer de munitions. Trente pièces de canon bien servies foudroyaient, coupaient en deux les hommes et les arbres dont les branches, par leurs chutes, écrasaient d'infortune les malheureux qui n'étaient que blessés.

Enfin, à 4 heures après midi, dans un rayon de deux lieues au plus, il ne restait pas, j'ose assurer, dix mille hommes d'infanterie présents à leurs drapeaux, mille de cavalerie et six pièces de canon en l'état de faire feu. Que l'on ne m'accuse pas d'exagérer, en présentant une si prodigieuse défection. Les causes en sont bien faciles à connaître, un tiers de l'armée était hors de combat, le défaut de voitures pour le transport des blessés fit que plus d'un tiers était occupé à ce pénible service, qui pouvait même fournir un prétexte plausible à plusieurs pour s'éloigner à contretemps de leurs corps respectifs. La faim, la soif, la grande fatigue en avaient forcé un grand nombre à s'absenter. Les tirailleurs, pour la plupart, avaient perdu la direction de leurs corps. Enfin, ce qui restait de l'armée, s'occupant à défendre vigoureusement le défilé dont nous avons parlé et songeait nullement à ce qui se passait derrière.

Sang-froid du premier consul.

Dans ce moment affreux, où les morts et les mourants couvraient la terre, le consul bravait la mort au milieu des boulets qui soulevaient la terre dans les jambes de son cheval. Entouré de combattants qui tombaient autour de lui, à chaque moment, il donnait des ordres avec son sang-froid ordinaire et voyait approcher l'orage sans paraître le craindre. Tous ceux qui l'apercevaient oubliaient le danger qui les menaçait eux-mêmes. Nous disions tous : s'il allait être malheureusement tué, que ferions-nous ? pourquoi ne se retirait-il pas ? on dit même que le général Berthier l'en pria. J'eus la curiosité d'écouter attentivement sa voix, d'examiner les traits de son visage [le texte est toujours une citation à la lettre de Petit]. L'homme le plus courageux, le héros le plus passionné pour la gloire, pouvait bien être ému, sans qu'on pût lui en faire un crime. Il ne l'était pas. Dans ces instants affreux, où la fortune semblait l'abandonner, c'était encore le Bonaparte d'Arcole et d'Aboukir. Celui qui, dans ces circonstances terribles pour l'armée française, aurait dit : dans deux heures, nous aurons gagné la bataille, fait 10460 prisonniers, pris des généraux, 15 drapeaux, 40 bouches à feu ; l'ennemi nous livrera onze places fortes, enfin tout le territoire de la belle Italie ; bientôt il défilera honteusement dans nos rangs ; une armistice suspendra le fléau de la guerre, et amènera peut-être la paix dans notre chère patrie ; celui-là, dis-je [toujours les paroles de Petit], aurait paru vouloir, par ses folles espérances, insulter à notre situation désespérante. Comment tant de prodiges se sont-ils donc opérés ?

Reprenons le cours des événements.

L'ennemi, ne pouvant forcer le défilé sur lequel s'était replié la plus grande partie de nos troupes, qui faisaient tête, avait établi une ligne formidable d'artillerie, sous la protection de laquelle il jetait son infanterie dans les vignes et dans le bois. Sa cavalerie, rangée en bataille par derrière, n'attendait que le moment de nous en voir chassés, pour se précipiter sur nos rangs épars. Si ce dernier malheur nous fut arrivé, tout était perdu sans ressource. Le consul eut été pris ou tué, mais nous nous ferions plutôt hacher que de lui survivre [paroles de Petit].

Arrivé de plusieurs renforts que l'on nous promettait depuis le commencement de la bataille, et cela pour conserver le courage de l'armée.

L'heure de la victoire avait sonné ! fidèle à Bonaparte, elle vient enfin planer sur nos têtes, et nous servir de guide. Déjà les divisions Monnier et Desaix commencent à paraître, malgré une marche forcée de 10 lieues [environ 40 km], elle arrivent à pas précipité, et oubliant leurs besoins, elles ne sont pressées que de soif de nous venger. L'affluence des fuyards et des blessés, que ces braves rencontraient, aurait pu attiédir leur courage. Mais les yeux fixés sur le brave Desaix, ils ne savent, avec lui, que comme nous, braver les dangers et voler à la gloire. Hélas ! ils sont bien loin de penser que dans une heure, ils ne seront plus commandés par ce brave général. Les grenadiers à pied de la garde du consul revenaient couverts de gloire, et menaçant de leurs terribles baïonnettes ceux qui naguère vendaient d'avance les bonnets de leurs camarades morts ou blessés (les soldats de la Légion de Bussy ramassaient les bonnets des grenadiers de la garde du consul, morts ou blessés, et nous les montraient en les faisant tourner sur leurs sabres).

Faute du général Melas.

Du plus loin que nous aperçûmes ces renforts, l'espérance et la joie rentrèrent dans nos cœurs, tandis que l'ennemi, harassé, fatigué de ses propres succès qui lui coûtaient cher, était toujours arrêté par nos braves et notre courage, qui ignorant comme nous le secours qui arrivait, étaient résolus de périr dans ces nouveaux Thermophiles plutôt que de reculer, quoique nous n'étions qu'un très petit nombre ; mais tout aussi résolus les uns que les autres. Le général Melas, trouvant donc trop de résistance au centre, crût, en étendant ses ailes, nous cerner ou nous couper entièrement. Il y porta ses forces, s'imaginant avoir assez masqué son mouvement et pouvoir nous contenir par son artillerie. C'est ainsi que ne pouvant découvrir ce qui se passait de notre côté, et ignorant le renfort qui venait de nous arriver, il se préparait un revers inévitable. En effet, Bonaparte toujours placé au poste d'honneur, et à qui rien n'échappait, saisit l'occasion, ses ordres volent de toutes parts.

Courage de l'armée française.

Aussitôt que le premier bataillon de la division Desaix eût atteint la hauteur de l'armée, et vint se former en colonne serrée à la gauche de notre division. Chacun garda sa distance, chacun reçut des instructions, le consul, le général en chef, les généraux, les officiers de l'état-major parcoururent les rangées, et partout inspirèrent la confiance qui annonce et enfante les grands succès.

Cette opération dura une heure qui fut terrible à passer ; car l'artillerie autrichienne nous foudroyait, chaque volée emportait des rangs entiers. Les boulets et les obus emportaient avec eux hommes et chevaux. Nous avons vu enterrer dans nos rangs jusqu'à 3 files d'un seul coup d'obus. On recevait la mort sans bouger et l'on serrait les rangs sur les cadavres de ses camarades, sans y penser. Cette artillerie foudroyante atteignait même la cavalerie qui se ralliait derrière nous, ainsi qu'une quantité de fantassins des différents corps qui, encouragés par la division du général Desaix qu'ils avaient vu passer, accourraient de nouveau sur le champ d'honneur.

Tout est prévu, tout est calculé, les bataillons bouillonnent d'impatience. Le tambour, l'œil fixé sur la canne de son major, attend le signal. La trompette, le bras levé, se prépare à sonner. Le signal est donné. Le terrible pas de charge se fait entendre. Tous les corps s'ébranlent à la fois. La fougue française, tel qu'un torrent, entraîne tout ce qui s'oppose à son passage. En un clin d'œil, le défilé est franchi, partout l'ennemi est culbuté, mourants, vivants, blessés et morts sont foulés aux pieds.

Chaque chef parvenu sur le revers du défilé et prêt à entrer dans la plaine range sa division en bataille. Alors notre ligne présente un front formidable ; à mesure que les pièces d'artillerie arrivent, elles sont mises en batteries et vomissent la mort à bout portant sur les ennemis épouvantés, ils reculent. Leur immense cavalerie charge en masse avec furie, mais la mousqueterie, la mitraille et la terrible baïonnette l'arrêtent tout court. Un de leurs caissons saute en l'air, l'effroi redouble, le désordre naissant est dérobé par des nuages épais de fumée. Les cris du vainqueur augmentaient la terreur (car nous n'étions plus des hommes, nous étions pires que des diables, par l'acharnement que nous avions contre les Autrichiens ; enfin tout s'ébranle, tout plie et tout fuit).

Alors la cavalerie française se précipite dans la plaine, et par son audace, dissimule son petit nombre. Elle marche à l'ennemi, sans craindre d'être entamée à droite. Desaix, à la tête de sa division ainsi que tous les autres généraux avec leurs divisions, marchent à l'ennemi la tête baissée. Comme la foudre, ils précédent l'éclair, tout plie devant nous. On franchit les fossés, les haies, culbute, foule, écrase ; nous renversons tout ce qui s'oppose à notre passage.

Le terrain difficile et inégal est aplani avec la même rapidité. Les soldats avec leurs mains, leurs pieds, comblent les fossés, triomphant de tous les obstacles, et disputent même à leurs chefs la gloire de passer les premiers. A gauche, le général Victor, avec la même rapidité, emporte Marengo et vole vers La Bormida, malgré les efforts d'un ennemi supérieur dont l'artillerie et l'artillerie et la cavalerie inquiétaient vivement son flanc droit.

Le centre avec moins de force et la cavalerie sous les ordres du général Murat s'avance majestueusement dans la plaine. Toujours à demie portée de canon, Murat inquiète le centre de l'ennemi, précipite, il suit son mouvement, tient en échec un corps énorme de cavalerie qui ne peut manœuvrer que sous le feu de 3 pièces de 8 et d'un obusier. Notre infanterie, parce que dans ce mouvement, nous étions près de le tourner, ayant moins de distance à parcourir pour arriver au pont, et lui couper à notre tour ce point principal de retraite. L'intrépide Desaix, par un mouvement oblique et vif, se porta droit sur San Stephano, coupe entièrement l'aile gauche autrichienne ; et, dans le même moment, le général Kellermann, avec 800 chevaux réunis de plusieurs régiments, fait mettre bas les armes à 6000 grenadiers hongrois. Le général Zach, chef de leur état-major, est pris par Riche, cavalier du 2e régiment.

Ô douleurs ! alors, c'est dans le moment de son triomphe, c'est après avoir coopéré un des plus à sauver l' armée et peut-être sa patrie que l'ami et le modèle des braves, que Desaix est atteint d'un coup mortel. Il n'a que le temps de dire au jeune Lebrun : « Allez dire au premier consul que le regret que j'ai est de n'avoir pas assez fait pour la postérité » ; à ces mots, il expire. Le premier consul, en apprenant ce malheur, s'écrit :« Pourquoi ne m'est-il pas permis de pleurer ? ». Mais suspendons l'expression de notre douleur ; après avoir terminé notre récit, nous reviendrons verser des larmes sur les restes ensanglantés de ce héros.

La nuit approchait ; les troupes de l'ennemi en désordre, cavalerie, infanterie, artillerie, s'amoncelaient les unes sur les autres vers le centre, et culbutaient du pont dans la rivière. L'artillerie qu'ils avaient retirée dès le commencement de notre avantage, de peur qu'étant prise, elle ne fut dirigée contre eux, leur était, dans la circonstance, plus nuisible qu'utile, car elle interceptait le passage.

Le général Murat, sentant l'importance de précipiter leur retraite et d'augmenter leur désordre, nous fit avancer à la course. Ce n'était plus comme à notre retraite sur les une heure d'après-midi, mais au pas de charge, et à courir à toutes jambes pour les atteindre. Notre cavalerie allait aussi au grand trot. Et déjà nous dépassions leur infanterie qui, ne pouvant fuir aussi vite que nous avancions, allait infailliblement être taillée en pièces ou faite prisonnière par notre cavalerie. Notre proximité augmenta beaucoup la confusion parmi les troupes ennemies. Les grenadiers à cheval et les chasseurs de la garde tenaient la droite de la route au nombre de 200 et 500 hommes des 1er, 6e et 8e de dragons et 20e de cavalerie occupait la gauche. Le général Murat voltigeait de l'un à l'autre côté ; le moment décisif arrivait, le chef de brigade Bessières, plein de l'ardeur qui nous animait tous, parle au chasseur de la garde qu'il commandait en vrai militaire, qui sait comme se conduit le soldat à la gloire. La cavalerie disposait ses chevaux, malheureusement trop fatigués. Le désir de faire un nom à son corps, entamait le plus indifférent. Les trompettes sonnent la charge, ils s'ébranlent au petit galop, la terre tremble par un [mot manquant]. A droite, il fond sur l'infanterie. La cavalerie autrichienne se décidant à sauver l'infanterie, se porta sur notre cavalerie en colonnes, son grand nombre et sa rapidité les obligea de lâcher prise. Elle refondit sur eux, par un à-gauche, un mouvement oblique. Trente pas et un fossé large de 7 pieds les séparaient encore d'eux, sauter le fossé, s'aligner, sabrer l'ennemi, envelopper les deux premiers pelotons, tout cela ne dura pas 5 minutes. Etourdis par le choc épouvantable, ils se défendaient mal et furent taillés en pièces, ils ne firent point de prisonniers et ne prirent point de chevaux. Sur ses entrefaites, les dragons prirent cette colonne en flanc et en firent un carnage horrible, ils les poursuivaient jusqu'à un ravin où plusieurs furent faits prisonniers.

Notre petit nombre, la difficulté du terrain, la nuit survint, l'extrême fatigue des hommes et des chevaux exténués de faim, une cavalerie nombreuse sous les yeux de laquelle l'action se passait et qui peut prendre sa revanche, ne permit pas au prudent et brave Murat d'exposer, en laissant aller plus avant sa cavalerie. Les fruits de cette glorieuse journée auraient peut-être été perdus. D'ailleurs toutes les divisions d'infanterie arrivèrent presqu'aussitôt que la cavalerie, en tirailleurs, elle n'aurait peut-être pas eu le temps de se rallier en cas que l'on fut obligé de faire demi-tour. Les divisions étaient réduites presque à rien. Notre demi-bataillon était au plus à 200 hommes présents sous les drapeaux, à la fin de cette mémorable journée, une partie se trouvant éparse, par la difficulté des passages, et une autre partie étant employée à porter les blessés. Nous n'étions restés que 5 hommes de notre compagnie à 11 heures du soir. La demi-brigade était en partant de Dijon, et même en passant le Grand Saint-Bernard, de 3000 hommes et plus. Ainsi on peut juger de notre perte ; et de même que celle des autres corps qui prirent part à cette sanglante bataille.

J'eus à la fin de l'action une contusion de balle, au-dessous du mollet de la jambe droite qui marquera tout le temps de mon existence.

Suite de la bataille de Marengo.

Ainsi finit cette mémorable journée, l'obscurité ne permit pas de soulager tous les malheureux blessés ; un grand nombre resta sur le champ de bataille. L'Autrichien et le Français, devenus frères, se rapprochèrent, en se traitant comme ils purent, et se donnèrent de mutuels secours. Chacun se coucha où il se trouva, le sac sur le dos et le fusil entre ses jambes. Des cavaliers tenant les rênes dans le bras, s'endormirent tant hommes que chevaux sans boire ni manger.

Dix heures sonnaient à Marengo. Lorsque nous revenions nous placer en bataille près de San Juliano, plusieurs harassés des grandes fatigues, et plus encore de sommeil, dormaient sur leurs jambes, mais on était à chaque instant réveillé par les cris douloureux de ceux qu'on portait sur des fusils ou des brancards. De ceux encore qui, abandonnés et épars dans les champs, imploraient notre secours et pénétraient les cœurs humains et sensibles de cette mélancholie qui n'est point inconnue au vrai soldats et qui lui a été honorable. Des chevaux erraient çà et là sur trois jambes, appelant les autres par leurs hennissements. A chaque pas, il fallait se détourner pour ne point écraser les blessés. Les fossés et les routes se présentaient souvent encombrés de caissons, d'équipages, de canons renversés, plus loin, quelques maisons, dévorées par les flammes, s'écroulaient sur leurs malheureux habitants à moitié morts de frayeur et cachés dans les souterrains. L'obscurité profonde qui nous enveloppait rendait le tableau plus affreux encore ; les prisonniers ne sachant où aller, mais avec l'espoir d'échapper, erraient à l'aventure. S'ils étaient rencontrés par des soldats français ployant sous le poids de leurs camarades, on les forçait de revenir en chargeant sur leurs épaules ces fardeaux respectables. Nous avons fait dans cette journée beaucoup de chemin.

Tableau du quartier général.

Le consul, les généraux et la garde consulaire s'en retournèrent au quartier général qui servit d'ambulance. Chacun d'eux se fourra où il put, parmi les morts et les mourants sans que les cris aigus puissent désormais surmonter la violence du sommeil. Le lendemain, à la pointe du jour, la faim prenant le dessus, j'entre, pénétré de tristesse, dans la cour du quartier général pour me procurer quelques aliments comme faisaient tous mes camarades, ce que je ne pus obtenir. Quel coup d'œil affreux de voir le spectacle le plus horrible, plus de 3000 blessés français et autrichiens entassés les uns sur les autres dans la cour, dans les granges, dans les écuries, et jusque dans les caves, ce terrible tableau me remplit d'un frissonnement universel, on entendait pousser des lamentables cris et juraient même contre les chirurgiens qui ne pouvaient suffire à tous. De tous les côtés, on entendait la voix languissante de nos camarades et de nos amis, qui demandent à boire et à manger, à tous les militaires qui voulaient entrer. Tout ce que l'on pouvait faire était de leur aller chercher de l'eau. Aussi bien la garde du consul que les autres personnes valides qui se trouvaient là faisaient tour à tour le service du chirurgien et d'infirmier pour soulager plus vite les malheureux blessés.

On amenait de tous côtés des prisonniers, ce qui augmentait le nombre des affamés ; enfin cette journée fut pour tous d'une longueur insupportable. Cependant, un événement qui enfanta toutes sortes de conjectures adoucit un peu nos longues inquiétudes. Un officier supérieur autrichien vint en parlementaire et un aide de camp français partit sur le champ pour Alexandrie. Personne ne savait rien, et chacun faisait une gazette à sa manière. Le général Berthier se transporta lui-même à midi, tout le monde restait dans l'attente et n'osait espérer ce que, le lendemain, nous sûmes qu'on avait obtenu. Nous apprîmes donc à la pointe du jour la nouvelle de l'armistice qui remplit l'armée française d'une joie sans égal. Nous ne pensions plus à la faim, qui nous dévorait tandis que celle des Autrichiens frémissant de rage ; et commencèrent à défiler deux jours après et [les] jours suivants, sur le champ de bataille, furent encore de son sang et du nôtre, et où les cadavres épars commençaient déjà à répandre dans l'air des exhalaisons putrides. On les obligea par l'armistice de venir enterrer les morts des deux armées, pour leur faire voir de la manière dont ils avaient traité et dépouillé nos morts et ceux qui respiraient encore ; au lieu que nous, quoique vainqueurs, personne ne s'avisa de dépouiller aucun des leurs, ce qui les humilia davantage.

Aussitôt que l'on apprit l'agréable nouvelle, que l'on pouvait entrer dans Alexandrie, tous chacun y accouraient pour aller chercher du pain. J'y fus avec plusieurs camarades, et nous achetâmes chacun un pain de munitions autrichien ; quoique tout pourri, nous le trouvâmes délicieux, à raison de la faim que nous avions depuis plusieurs jours, dans des pareils cas, on n'est plus aussi friands, on mange bien ce que l'on trouve.

Alexandrie. Elle fut surnommée de la paille par l'empereur Frédéric Barberousse à cause de ses murailles qui étaient faites de boue et de paille. Cette ville peu considérable d'Italie dans l'Alexandrin, avec une forte citadelle et un château bâti en 1178, en l'honneur du pape Alexandre III, dont elle porte le nom, est la patrie du pape Pie V et de Georges Morula, savant géographe. Elle est agréablement bien située sur le Tanaro, il y a un grand nombre de beaux édifices. Elle est en général bien bâtie, elle est aujourd'hui le chef-lieu du département de Marengo, que le souvenir réveille le nom de ce département. C'est dans cette même plaine près de Novi que le général Joubert fut tué dans la fameuse campagne de l'an 7 contre les armées austro-russes.

27 prairial an 8 [16 juin 1800]. Au matin, nous changeâmes de position, ne pouvant plus rester dans celle que nous occupions, par les exhalaisons des cadavres restés sur le champ de bataille, qui n'étaient pas encore enterrés. Nous vînmes bivouaquer derrière San Juliano.

J'ai parcouru avec plusieurs de mes amis tout le champ de bataille pour voir si nous n'aurions pas reconnu quelques-uns de nos amis, mais ils n'étaient plus aucuns reconnaissables. Ils étaient devenus tout noirs. On ne pouvait point regarder ces malheureux cadavres sans frémir. C'était un spectacle affreux de voir tant de morts pour l'affaire d'une journée, mais qui a été terrible…

Enfin les vivres commencèrent à arriver, ainsi que les voitures pour le transport des blessés ; il se fit un partage fraternel des secours entre toutes victimes de cette sanglante journée. On vit sans inquiétude, sans jalousie, l'Autrichien avec le Français qui, deux jours auparavant, voulaient se couper la gorge, on les vit dis-je recevoir des mêmes mains, sous le même toit, dans la même chambre, des secours nécessaires, et les soins empressés de l'humanité secourable.

Départ du Premier Consul pour Milan.

Sur les dix heures du matin, les prisonniers faits par nous furent rendus ; et le consul partit pour Milan, où il se rendit d'une traite, escorté des chasseurs de sa garde. Le bruit de notre défaite, qui avait couru dans cette ville, y avait comprimé de chagrin et de terreur les cœurs et les amis de la liberté. Mais la nouvelle contraire des grands événements qui venaient de ce passer, la publication qui venait de se faire encore, la présence de Bonaparte changèrent leur funeste inquiétude en un véritable enthousiasme. La garde nationale et le gouvernement provisoire furent organisés. Le consul, le général Berthier et tout son état-major, assistèrent avec un peuple immense au Te Deum qui fut chanté en action de grâces de nos triomphes.

Notes et traits intéressants.

Dans le fort de la bataille, le général Berthier étant venu instruire le Premier Consul que l'armée pliait et que la déroute commençait, Bonaparte lui répondit : « Général, vous ne m'annoncez pas cela de sang-froid ! » Cette grandeur d'âme, cette fermeté ne l'abandonna point dans le plus grand danger et jamais ne se démenti.

La 59e de ligne arrivant sur le champ de bataille, au moment où l'action était la plus chaude, le premier consul s'avance vers elle et dit : « Allons, braves militaires, déployez vos drapeaux, voilà le moment de vous signaler. Je compte sur votre courage pour venger vos camarades. »

Dans l'instant où il prononçait cette parole, un boulet renversa cinq hommes ; il se retourna d'un air tranquille, vers l'ennemi et dit : « Allons, mes amis, la charge ! ».

Dans le chaud de l'affaire, nous eûmes à regretter plusieurs généraux blessés qui furent Chamberlac, Muller, Malher, Mainoni, l'adjudant commandant Champeaux, et Rivaud.

A l'arrivée du renfort et au moment que le premier consul donna ses ordres, l'intrépide Watrin vint encourager la division et ordonne la charge, prend un drapeau et dit : « Allons mes amis, suivez-moi » et comme avant-garde, montrait le chemin de la gloire, aux braves camarades qui arrivent, qui viennent pour venger la mort de ceux qui l'ont reçue sur le champ de bataille.

Les cris « en avant » ont été répétés par toute l'armée entière, en croisant nos terribles baïonnettes.

Qui n'aurait pas désiré combattre dans la 96e demi-brigade ? qui n'aurait pas voulu être en rang avec les grenadiers aussi terribles que les Grecs, soutenant l'effort de l'armée perse au passage des Thermophiles avec la 6e légère, la 22e de ligne, 28e, 40e, 44e, 50e, 58e, 59e et 9e et 24e légère etc. qui ne comptent pas moins de combat que de journées passées en Italie.

D'après le coup d'œil le plus juste de nos forces respectives, on estimait que l'armée française au moment de la bataille était forte de 40.000 hommes dont 3000 de cavalerie et une trentaine de pièces de canon.

Celle des Autrichiens était de 73.000 dont 20.000 de cavalerie, près de 200 pièces de canon, et 340 caissons.

On ne peut se dissimuler que cette victoire a coûté cher à la France, par la perte d'un grand nombre de ses défunts et d'un de ses meilleurs généraux. Mais que l'on considère qu'il fallait qu'elle fut donnée, pour sauver le midi d'une invasion certaine, et la France peut-être d'une dévastation effroyable ; que l'on voit l'Italie assurée, une armistice conclue, qui, depuis a amené une paix désirable et glorieuse, et nous aurons des motifs bien puissants de calmer nos regrets légitimes.

Nous avons obtenu par cette armistice tout le Piémont, Gênes, le Milanais, et jusqu'au-delà de l'Oglio, près de l'Adige.

Ils se sont réservés Mantoue, Ferrare, et Peschiera. Les colonnes ennemies ont défilé par division pour se rendre à Plaisance. Il en partait une française à leur tête, une de l'ennemi suivait et ainsi de suite.

Les fusils d'honneur.

Un mois après la bataille, le Premier Consul, qui avait retourné à Paris le 2 juillet, fis donner des armes d'honneur aux troupes qui s'étaient distingués (Correspondence de Napoléon 1er, No. 4998):

AU CITOYEN CARNOT,
MINISTRE DE LA GUERRE.

Paris, 29 messidor an V111 (18 juillet 1800).

Je vous prie, Citoyen Ministre, de faire connaître aux 6e et 24e demi-brigades légères, aux 22e, 28e, 40e, 43e et 96e de ligne, que le Gouvernement leur accorde à chacune quinze fusils d'honneur, pour la bonne conduite qu'elles ont tenue Marengo ;

A la 9e légère, 44e et 59e de ligne, dix ;

Au bataillon de la 101e et à la 30e, cinq.

Les chefs de corps enverront les noms des individus qui se sont le plus distingués.

Il sera accordé vingt carabines d'honneur pour les différents escadrons de cavalerie qui ont donné à la bataille de Marengo. Les généraux de cavalerie et les chefs de corps se réuniront pour désigner les individus qui se sont le plus distingués.

Bonaparte.

Quatre mois plus tard, les brevets d'honneur furent expédiés. Probablement, les quinze nominations de notre demi-brigade avaient été repartis à parts égales à ses trois bataillons.

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS.

Brevets d'honneur.

BONAPARTE, premier consul de la république, d'après le compte qui lui a été rendu de la conduite distinguée et de la bravure éclatante des citoyens ci-après désignés, leur décerne, à titre de récompense nationale, un fusil d'honneur.

Aux citoyens Duret, Devaud, Dopile, sergens; Leloquele et Carpentier, caporaux à la 22e de ligne. Ces cinq braves, à l'affaire de Maringo, s'emparèrent d'une pièce de canon ennemie, avec laquelle ils firent feu, tant que durèrent les munitions qu'ils avaient trouvées.

Aux citoyens Debevre, caporal des grenadiers, Lefort et Beausire, caporaux, Girard et Martin, fusiliers à la 22e de ligne, qui à l'affaire de Maringo ne pouvant poursuivre l'ennemi qu'après avoir passé un large ruisseau, se présentèrent pour le sonder, et abordèrent à la rive opposée sous un feu très-vif.

Aux citoyens Gludel, sergent; Dupont, caporal des grenadiers; Turc, grenadier; Lerondeau et Febvre, fusiliers, qui détachés en tirailleurs à la même affaire, et se trouvant pressés par un parti de cavalerie ennemie, firent si bonne contenance, qu'ils le forcèrent de se retirer.

Ils jouiront des prérogatives attachées à ladite récompense par l'arrêté du 4 nivôse an 8 [25 décembre 1799].

Donné à Paris, le 28 brumaire, an 9 de la république française [19 novembre 1800].

Le premier consul, signé, BONAPARTE.
Par le premier consul.

Le secrétaire-d'état, signé, H. B. MARET.

Dans un état des « Noms des Militares qui ont reçu des Brevets d'honneur accordés pour Actions d'éclat faites, à la première Armée de Réserve. » on trouve aussi les prenoms de ces soldats (et des variations de quelques noms):

Infanterie, 22e demi-Brigade de Ligne

DURET (Claude-Jean-Baptiste), sergent des grenadiers: A la bataille de Maringo, ce militaire, secondé par quatre de ses camarades, s'empara d'une pièce de canon ennemie, avec laquelle ces cinq braves firent feu, tant que durèrent les munitions qu'ils avaient trouvées. Recompensé. Un fusil d'honneur.
DEVAUD (Louis) dit Devosse, sergent. idem.
DOPILE (Nicolas) dit Dupile. idem.
LELONQUELLE (Louis) dit Bloquelle, caporal. idem.
CARPENTIER (Firmin). idem.

GLUDELLE (Jacques) dit Gladelle, sergent: A la bataille de Maringo, ce militaire fit si bonne contenance, avec quatre de ses camarades en tirailleurs contre un parti de cavalerie ennemie, qu'il le força de se retirer. Recompensé. Un fusil d'honneur.
DUPONT (Jean-Baptiste), caporal de grenadiers. idem.
TURC (Augustin), grenadier. idem.
FEBVRE (Nicolas), fusilier. idem.
LERONDEAU (Jean-Martin), fusilier. idem.

DEBEVRE (Jacques) dit Debairre, caporal de grenadiers. A la bataille de Maringo, son bataillon ne pouvant poursuivre l'ennemi qu'après avoir passé un large ruisseau, il se présenta avec quatre de ses camarades pour le sonder, et aborda avec eux à la rive opposée, sous un feu très vif. Recompensé. Un fusil d'honneur.
LE FORT (Jean) dit Faure, caporal. idem.
BEAUSIRE (Pierre), caporal. idem.
GIRARD (Benoît), fusilier. idem.
MARTIN (Simon), fusilier. idem.


Gludel.
La plaque du sergent Gludel, qui fut mise à la côté droite de la crosse de son fusil d'honneur:
 
Le Premier Consul au Citoyen GLUDEL, sergent de la 22ème demi-Brigade de ligne.
Détaché en tirailleur avec 4 de ses Camarades et pressé par un parti de Cavalerie Ennemie,
ils firent si bonne Contenance qu'ils le forcèrent à se Retirer. Bataille de Marengo.

Remerciements.

Je remercie une dame très aimable pour la transcription du récit de Chenevier.



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